Tuesday, August 13, 2024

Matins d'Enfance

Le carré bleu de la lucarne,
La voix d'une voisine hélant Madame Untel
« Il va encore faire bien chaud aujourd'hui ! »,
Puis le cri lointain du rémouleur chantonnant
« Couteaux, ciseaux… »,
La charrette cahotant sur les pavés,
Un air d'accordéon passant à la TSF,
Enfin le parfum du café me parvenant de la cuisine,
Chuchotent tous à l'oreille :
« C'est l'été. Plus d'école… »
De dessous les draps rêches de coton blanc,
Je perçois
Les pas de Mémé faisant craquer les marches
De l'escalier bicentenaire.
Je referme les yeux.
C'est un jeu.
« Allez ! Debout l'artiste peintre ! »
Chante son accent périgourdin.
« Tes tartines t'attendent. »
L'idée de confitures de mirabelles
Et de reines-claudes me font sauter du lit
Et je cours vers ce petit déjeuner convoité
Sans avoir oublier
En passant
De dénouer son tablier à carreaux bleus.
Elle me gronde :
« Screugneugneu ! »
Mais nous rions déjà.
La journée va être chargée :
Je l'aiderai à passer les meubles
A la cire d'abeille ;
Nous irons donner du grain aux poules,
De la luzerne aux lapins ;
Après, j'irai vite au jardin
Que Pépé loue à des riches
Lui porter son casse-croûte.
Après avoir dit
« Merci, petiot »,
Il sortira de la poche de son bleu de travail
Un couteau à six lames qu'il me laisse parfois admirer.
Puis, méthodiquement,
Il coupera
Et lamelles de pain,
Et fromage de chèvre,
Le tout arrosé d'un verre de vin de pays
Qu'il boit d'une timbale en fer blanc.
Il m'en tendra un bout
Sans mot dire
Car il n'est pas causant
Mon grand-père
A moins qu'il ne parle de la Grande Guerre,
D'obus explosant, de tranchées boueuses, ou de camarades morts
Inutilement au champ.
Maintenant c'est l'heure du labeur.
Je l'imite en tout.
Il crache dans ses mains avant de saisir la fourche
Et j'en fais autant quoique la mienne,
Confectionnée par ses soins,
Ne soit pas aussi lourde.
J'abandonne ce travail
Dès que je retourne un nid de fourmis rouges
Ou suis suivi d'une guêpe.
« Ah, tu ferais un drôle de paysan, toi, »
Ronchonne-t-il.
J'aime aussi m'aventurer vers les framboisiers de la voisine.
Leurs fruits en sont bien meilleurs que les nôtres.
Elles paraissent plus grosses, plus juteuses et succulentes.
Je guette. Personne ne m'a vu. J'en cueille.
Une…
Deux…
Trois…
De nouveau à la maison,
Pépé racontera cette histoire :
Que j'avais la bouche et les mains tachées de rouge,
Et que si « La Vieille » m'avait attrapé,
On aurait eu des ennuis.
« Qui vole un œuf vole un bœuf… »
Mais dans leurs regards qui se veulent durs,
Moi, l'enfant,
Je ne vois que tout l'amour du monde.

Copyright 2010 Alain Millon